Bulletin
(parution semestrielle ou annuelle)
Bulletin N°17
Edition du 2 juin 2006
   Mise à jour du 16.08.2006 (version 8.4)


La psychiatrie enseignee aux enfants
La psychiatrie racontee aux enfants


Dr Ludwig Fineltain
Neuropsychiatre
Psychanalyste
Paris

E-mail: fineltainl@yahoo.fr
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Edition du 2.06.06
Mise à jour du 16.08.06
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Victor Brauner
 1903-1966 
Etre Retracte en Chien 1       La matinée angoissante 
Giorgio de Chirico 1912
Victor Brauner (1903-1966)
Etre Retracte en Chien 1
      La matinée angoissante
Giorgio de Chirico 1912


    04 juillet 2006 version 8.5
    Ce texte est destiné aux enfants et aux jeunes gens de 8 à 18 ans. Il est construit dans le style de "L'histoire de l'Egypte et des Pharaons" expliquée aux enfants ou bien "l'Histoire de France en images" etc.
    Je me suis souvenu de livres anciens. Peut-on apprendre la science, la grammaire française ou pire encore le latin ou le grec en s'amusant? Le merveilleux Salomon Reinach vers 1910 s'y était exercé dans de très petits ouvrages pour jeunes gens comme "Sidonie ou le français sans peine" et surtout "Eulalie ou le grec sans larmes".
    La psychiatrie, je le sais bien, a toujours fait peur aux profanes. Mais elle n'est rien d'autre qu'une spécialité médicale. Je sais aussi que les médecins feraient bien de donner aux enfants dans les écoles quelques conseils à propos de la bonne santé.
    Je souhaite donc montrer aux jeunes gens en quoi consiste la psychiatrie, spécialité médicale qui soigne les maladies mentales. Il faut donc prendre le temps de lire le texte ou bien une partie du texte, examiner si on comprend facilement les mots et si les mots compliqués sont suffisamment bien expliqués par l'auteur. Bref le texte est-il "cool", est-il assez simple? J'attends des réponses, des ratures et des points d'interrogation griffonnés sur le texte lui-même. Il est d'ailleurs déjà visible en http://www.bulletindepsychiatrie.com/psyenfants.htm et on peut envoyer un mail à contact@bulletindepsychiatrie.com
    Ce texte une fois terminé, dans moins d'un mois, en somme vers la fin du mois de septembre 2006, sera visible à la même adresse dans "Bulletin de Psychiatrie" http://www.bulletindepsychiatrie.com/psyenfants.htm

La psychiatrie enseignée aux enfants
    La psychiatrie racontée aux enfants
    Version du 16.08.06 dite 8.5


    Plan et mots clefs:
    Les névroses
    La dépression
    Les psychoses
    Les variétés de psychoses
    Les symptômes des psychoses
    Syndrome Borderline
    Traitements
    Action des médicaments
    Psychothérapies
    Psychothérapies et psychanalyse
    Vocabulaire
    Traitements
    Les métiers de la psychiatrie
    La psychiatrie en France
    Histoire de la psychiatrie
    Le mystère des expertises
    La recherche?

Les maladies mentales

    On a coutume d'opposer les névroses et les psychoses
    Il existe tout d'abord des définitions médiocres que nous devons connaître et que nous devons critiquer.
    Qu'est-ce qu'une névrose? Quand on nous dit qu'une névrose est une affection psychique sans atteinte sérieuse de la personnalité; que la personne est consciente du caractère pathologique de ses troubles qui handicapent son existence. Ceci n'est ni suffisant ni pertinent.
    Qu'est-ce qu'une psychose? Quand on dit qu'une psychose est une affection mentale caractérisée par une atteinte sérieuse de la personnalité, avec généralement des délires et parfois des hallucinations. On nous dit aussi que la personne n'est pas consciente de son état. On ajoute aussi qu'il ne faut pas faire un mauvais usage du terme; qu'il ne faut pas attribuer au mot psychose le sens de peur intense. Ces explications ne sont pas fausses mais elles sont insuffisantes.
    Je pense que celui qui va lire de la littérature psychiatrique craindra toujours, dans une définition floue, d'y retrouver ses propres sentiments. Ainsi se croira-t-il atteint de symptômes alarmants et de maladies inquiétantes. Il faut donc critiquer ces sortes de définitions appauvrissantes des maladies mentales.

Les névroses

    Je vous propose donc des définitions plus précises et plus pertinentes.
    Une névrose pour un psychiatre est un trouble qui trouve sa place parmi le quatuor des maladies psychiatriques classiques - les névroses, les psychoses, les déséquilibres psychiques et les démences-. Une névrose est une maladie de la personne caractérisée par des conflits à l'intérieur du psychisme qui abîment et modifient le comportement avec tout le monde: avec les proches, avec les amis ou même avec les voisins. On peut dire que le névrosé peut dire aussi ceci: "Ce trouble abîme la relation que j'ai avec moi-même en ce sens que je souffre de me percevoir ainsi sans que j'en connaisse bien la raison".

    La névrose intéresse aussi bien le médecin spécialiste psychiatre que le psychanalyste et le psychologue clinicien.
    On nomme ainsi les 4 névroses principales: névrose d'angoisse, névrose phobique, névrose hystérique et névrose obsessionnelle.
    La névrose la plus connue est certainement la névrose phobique. Tout le monde a connu autour de soi une tante de province éloignée ou bien un ami de la famille qui faisait une crise d'angoisse dès qu'il pénétrait dans un ascenseur. Cela s'appelle une phobie et plus précisément une phobie déclenchée par un enfermement dans un espace clos. Il existe une très grande variété de phobies. Certaines personnes ont des crises dramatiques dès lors qu'elles traversent un pont sur la Seine et d'autres quand ils roulent sur l'autoroute. Je dis bien "dramatique" puisque je me souviens qu'un de mes patients avait stoppé sur l'autoroute et ne voulait plus bouger jusqu'à ce que les pompiers viennent le porter à la clinique des environs; après quoi il s'est trouvé soulagé et puis il s'est senti guéri.
    Il y a bien entendu un très grand nombre de formes de phobies qui toutes possèdent un nom d'origine grecque. Les spécialistes qui pensent avoir trouvé une nouvelle forme de phobie s'empressent de lui donner un nom d'origine grecque.
    La névrose hystérique est assez spectaculaire puisqu'elle s'exprime dans ce qu'on appelle des "conversions" ce qui signifie que chez ces personnes les émotions fortes se transforment en décharges corporelles brutales et en crises de nerfs. Il s'agit parfois même d'une paralysie qui par bonheur n'est jamais définitive et parfois encore d'une sorte d'incapacité de se maintenir en équilibre debout sur les jambes comme si on était saoul alors qu'on n'a pas consommé une seule goutte d'alcool.
    On veut souvent ajouter à cette liste de névroses un autre trouble qu'on nomme névrose traumatique qui est une sorte de choc prolongé longtemps après un grave traumatisme comme peut l'être par exemple un accident de la route particulièrement dramatique. Cette maladie a acquis une grande célébrité depuis les récentes guerres, les attentats et les prises d'otages. Une personne rescapée d'une prise d'otages en pays de guerre revient toujours avec des peurs profondes qui révèlent une névrose traumatique. Les médecins militaires et les Sapeurs Pompiers nous ont proposé une méthode qu'ils appellent "le debriefing", technique de groupe qui aide à mettre en mots l'événement qui a provoqué une véritable paralysie abrutissante de l'âme. Cette méthode aide beaucoup les rescapés. Les souffrances sont la répétition des cauchemars. Les cauchemars reproduisent plus ou moins fidèlement la scène traumatique.
   

La question des dépressions

    On a beaucoup abusé de ce mot passe-partout. Je dois avouer que la répétition de ce mot, utilisé partout pour un oui ou pour un non, pour désigner de façon inadéquate toutes sortes de maladies mentales, tout cela m'exaspère.
    Essayons de faire la différence entre la tristesse, la dépression et la mélancolie.
    La dépression est la vie douloureuse d'une personne qui associe une présentation triste, une sorte de freinage ou même de paralysie des mouvements du corps, un ralentissement général, une crainte imaginaire d'être atteint d'une maladie grave et surtout une vision noire des lendemains dans l'attente permanente du désastre. Exigez que tout ceci soit réuni pour affirmer la dépression.
    Les termes usuels qu'on entend tous les jours comme par exemple "la déprime" ne sont donc pas de la dépression. La tristesse est un sentiment parfaitement normal qui répond à une souffrance ou à une perte. La "déprime" comme le "blues" ne sont rien d'autre que des variantes de la tristesse.
    Quant à la mélancolie c'est une dépression à la puissance 10. Elle est capable de transformer le malade en une sorte de statue immobile et muette et de le conduire au suicide dès qu'il sort de son immobilité. On lui demande bien entendu instamment d'accepter une admission dans une clinique.
   

Les psychoses

    Les psychoses sont des maladies mentales majeures. Une psychose trouble gravement l'existence des gens atteints de cette maladie.
    Les psychoses intéressent seulement le psychiatre parce que ce type d'affection est bien trop grave pour les psychothérapeutes, les psychanalystes et les psychologues cliniciens.
    Voici comment le psychiatre comprend la psychose: il pense que c'est une maladie mentale grave caractérisée par la construction d'une sorte de fossé considérable entre sa pensée et le monde des réalités, une disposition très nette à tordre et à fausser les critères de la moralité, une utilisation absurde des possibilités intellectuelles au point de paraître devenu débile mental alors que ce n'est pas le cas.
    Qu'est-ce qui est donc troublé chez un psychotique?
    Les rapports que la personne entretient avec elle-même, avec les gens qui l'entourent, avec les gens qu'il croise mais aussi parfois avec les objets. Le psychotique n'a pas une pensée claire. L'idée qu'il se fait de sa propre personne est étrange. L'état habituel de ses joies et de ses peines est anormal. Mais surtout porte-t-il des jugements étranges, mais aussi fabrique-t-il des raisonnements absolument inventifs et déraisonnables. Il ne parvient plus à garder les amis et il fait fuir les proches qui l'aimaient mais qui ont pris peur à son contact.
    Sachons enfin que les psychotiques ne savent pas qu'ils sont devenus psychotiques. Cette simple constatation nous indique la gravité de la situation.

    On disait autrefois qu'il était devenu "aliéné". On parlait d'aliénation mentale. Nous devons définir et expliquer ce terme très ancien et magnifique. Je peux résumer le sens de ce mot en disant que c'est le fait d'être devenu étranger à soi-même. J'ajoute que les psychiatres n'utilisent plus ce terme d'aliénation mentale et qu'ils le laissent aux écrivains. Vous savez aussi sans doute tous qu'aucun psychiatre n'utilise le mot fou ou folie. Ces mots intéressent désormais surtout les poètes et les écrivains mais pas les médecins.
    Les symptômes les plus spectaculaires des psychoses des adultes sont les délires, les hallucinations et les interprétations délirantes.
    Je rappelle qu'il faut disposer les psychoses parmi le quatuor: des névroses, des déséquilibres psychiques ou psychopathies, des psychoses et des démences.
    Mais attention, j'insiste beaucoup sur ce point, il existe des psychoses et non une psychose. Le mot psychose désigne un ensemble de maladies et non une maladie. Je veux dire qu'on n'a pas le droit de dire que tel malade est atteint d'une psychose. Il a une psychose schizophrénique ou une psychose hallucinatoire chronique mais il ne saurait avoir "une psychose". J'insiste sur ce point parce que même des psychiatres commettent parfois cette erreur de raisonnement!

Quelques variétés de psychoses

    Il existe une grande variété de psychoses mais la plus connue et la plus inquiétante pour les familles s'appelle la schizophrénie. La deuxième psychose la plus connue du public est la psychose paranoïaque.
    Mais je le répète, parmi la vaste gamme des maladies mentales, la schizophrénie occupe certainement la place principale. C'est la maladie dont tout psychiatre authentique a rêvé tout le long de sa carrière de trouver le traitement pertinent! Oui le mystère de la schizophrénie est aussi troublant que celui des 7 boules de cristal pour Tintin. L'origine de la schizophrénie est actuellement parfaitement inconnue.
    Un autre forme de psychose s'appelle la bouffée délirante aiguë, une autre se nomme la psychose hallucinatoire chronique, une autre encore se nomme la psychose paranoïaque et une autre encore se nomme la psychose maniaco-dépressive qu'on appelle de plus en plus souvent trouble bipolaire. Ce dernier terme nous dit bien que des "hauts" et des "bas" se succèdent de façon dramatique! Cela fait beaucoup de termes et tous sont d'ailleurs d'origine grecque.
   

Les symptômes communs à la plupart des variétés de psychoses
    Délires et hallucinations

Qu'est-ce qu'un délire?

    Distinguons nettement le délire de l'intuition, de l'imagination, de l'illusion, du mensonge ou de la simple croyance.
    Il y a encore d'autres comparaisons plus difficiles. Le délire est différent de ce qu'on nomme la fabulation. Un fabulateur fabule! Il invente en somme une sorte de fable à quoi il croit assez facilement. Mais il ne délire pas en ce sens qu'il ne fabrique pas un nouveau monde.
    Le délire est une croyance fausse. On a parfois comparé entre eux le rêve et le délire en ce sens que tous deux résultent d'une création, d'une invention d'un nouvel univers. Je suis en effet l'auteur de mon propre rêve quand bien même il apparaît sans que je le lui demande. le délire en fait tout autant! Attention délirer est une chose différente de croire. Avoir des croyances, se tromper, inventer ou mentir ce sont là des choses très différentes du délire. Attention l'homme qui croit aux miracles du Christ "croit". Ce n'est pas délirer que de se fabriquer un système de croyances. Dans le même esprit l'homme qui croit qu'Elvis Presley n'est pas forcément mort ou bien que Superman doit bien avoir un sosie vivant quelque part au Pôle Nord ne délire pas forcément. Le problème en réalité est la force de la conviction et l'usage qu'on fait de cette croyance.
    Il y a des variétés de délire. Les deux formes les plus connues sont le délire mystique -"Je suis Jésus Christ et j'ai pour mission de délivrer le monde"- et le délire mégalomaniaque -"Je suis Napoléon Bonaparte et on me doit respect"-.

Qu'est-ce qu'une hallucination?

    L'hallucination est une perception sans objet. On voit des scènes qui n'existent pas et on entend des discours qui n'existent pas en réalité. On dit d'une telle personne qu'elle est dans une posture d'écoute de voix qui lui parlent. On dit qu'elle a une attitude d'écoute hallucinatoire. Des formes très compliquées paraissent provenir de l'intérieur même du corps et ceci est évidemment très angoissant. Quelques fois ces malheureuses personnes cherchent à comprendre le mécanisme de cette chose et accusent volontiers la télévision ou l'informatique de leur jeter de mauvaises ondes.

Qu'est-ce qu'un syndrome d'influence?

    "On contrôle mes actes ou ma pensée" - "Ce n'est pas moi qui dit merde! On m'oblige à dire ces mots qui me font horreur".

Qu'est-ce qu'un automatisme mental?

    Cette forme de trouble est si complexe que je ne le détaillerai pas. Disons que la personne est persuadée qu'il existe au sein de son esprit une sorte de moteur qui crée des pensées parasites étrangères à sa propre volonté. Sachez cependant qu'il a contribué à assurer la gloire du Dr Gaëtan Gatian de Clérambault -en fait il avait 6 prénoms- et de toute la psychiatrie française dans les années 1920. Sachez encore qu'on reconnaît en lui un modèle à propos du style littéraire dans la description des maladies mentales. On pourra un jour publier ses oeuvres comme une grande oeuvre de littérature française!

Existe-t-il des hallucinations en dehors des maladies mentales?

    Pas vraiment! Ou bien alors existe-t-il quelque chose qui y ressemble et qu'on nomme les hallucinoses. On pourrait «voir» quelque chose d'inexistant au cours de maladies de l'il ou "entendre" des choses au cours de maladies de l'oreille. Mais c'est très différent et l'on n'est pas vraiment dupe du phénomène.

Notes complémentaires
    Qu'est-ce qu'une interprétation. Attention certains mots en psychiatrie ont deux sens très différents: ici je parle de l'interprétation délirante. Les psychiatres redoutent les "interprétants" comme ils redoutent les paranoïaques qui construisent des systèmes d'interprétation délirants des phénomènes les plus ordinaires.
    Que signifie sensitivité? Ce terme est très différent de sensibilité. Le sensitif est une personne qui prend toutes les plus simples remarques comme des coups de poing dans la gueule! Elle se contente d'habitude de se refermer sur elle-même dans une sorte de douloureux isolement.
   

Etats limites ou syndrome borderline

    Le grand problème des états limites, plus connus sous le nom américain de syndrome borderline, réside dans sa définition. Cette maladie de découverte récente, vers les années 1967, concerne des malades qui se situent et se calent entre la névrose et la psychose. Son existence est discutée et même contestée. Mais beaucoup croient à son existence comme j'y crois moi-même.

Les démences

    Cette dernière maladie concerne les personnes, généralement après 72 ans, qui sont victimes d'un affaiblissement sérieux de l'intelligence. On dit que leur jugement et leur raisonnement sont troublés ou affaiblis. Mais les symptômes les plus spectaculaires sont les troubles graves de la mémoire et le fait de se perdre dans les rues de Paris au point de ne plus pouvoir rentrer chez soi. La cause en est bien entendu une forme d'usure des parties nobles du cerveau. On commence tout juste de proposer des médicaments qui vont donc encore se perfectionner au cours des 20 ans à venir.
    Vous aurez remarqué que je n'ai pas dit grand chose de la catégorie que j'ai nommée: "Déséquilibres psychiques ou troubles graves de la personnalité ou psychopathies". Cette catégorie de troubles est assez floue. C'est pourquoi je n'en dirai pas plus de quelques mots, Disons qu'il s'agit essentiellement d'un trouble grave du comportement dans la vie sociale ordinaire. Je pense qu'un très grand artiste qui détruit définitivement sa carrière sous l'empire de la drogue et des bagarres dans les boites de nuit répond à cette catégorie de trouble. Nous avons beaucoup d'exemple en tête.
    Vous aurez également remarqué que je n'ai pas dit grand chose des drogues, des toxicomanies et de leur cortège de malheurs. Il faut avouer que les psychiatres ne sont pas très passionnés par ces maladies.
   
   

Quels sont les traitements psychiatriques?

    Un patient atteint de schizophrénie ne peut pas faire de traitement par la parole. Pourquoi? Parce que les troubles de la façon de penser, les délires et les hallucinations ont un poids trop lourd pour justifier une interprétation par la parole. Par contre il est particulièrement sensible aux traitements modernes. Quels sont d'une façon générale les traitements psychiatriques? Ce sont les médicaments modernes, la psychothérapie et la psychanalyse.
    Les médicaments modernes? Retenez ces 4 mots: psychotropes, neuroleptiques, anxiolytiques et antidépresseurs. Ce sont donc des médicaments qu'on nomme psychotrope et qui se subdivisent en 3 groupes: les neuroleptiques, les anxiolytiques et les antidépresseurs. Pourquoi dis-je modernes? Parce que l'année 1952 -c'était hier- a vu naître la première molécule révolutionnaire dans les maladies mentales. C'était la "chlorpromazine", molécule très complexe, qu'on a baptisée Largactil. L'invention d'un nom propre a une grande importance pour la réussite d'un médicament. Les chimistes s'unissent à de bons écrivains pour imaginer des noms flamboyants capables de bien faire connaître les médicaments! Qui a inventé le Largactil? C'est Mr Courvoisier en 1950 et puis Mr Ducrot la même année tandis que Charpentier fait une première synthèse c'est à dire au fond un tout premier médicament psychiatrique. Qui en a compris l'intérêt? C'est le Dr Laborit et le Dr Huguenard. Qui en a fait l'étude détaillée? Ce sont les docteurs Delay et Deniker. Qui s'en est attribué la gloire? Les docteurs Delay et Deniker. Qui a inventé le terme "neuroleptique" pour désigner ce type de médicaments? Le Dr Delay. Que signifie le mot neuroleptique en grec? "la substance qui prend le nerf". Est-ce que tout le monde a compris tout de suite l'importance de cette découverte? Ce n'est pas certain. Est-ce que ceci fut un moment important de l'histoire de la psychiatrie? Oui assurément. Toute l'atmosphère des soins psychiatriques a positivement changé depuis cette date.

Le principe d'action des médicaments des maladies mentales

    La dépression est une maladie qui a toujours passionné les chimistes. Allez savoir pourquoi! La découverte d'une molécule nommée "dopamine", entre 1957 et 1975, a servi de coup d'envoi! C'est relativement récent. Tout est parti de là! On a donc commencé de mieux comprendre comment marchaient les médicaments à partir de l'étude des dépressions. Ce coup d'essai était un coup de maître.
    Ce n'est pas seulement une affaire de molécule chimique: ça se passe aussi dans des lieux précis. Il y a des endroits, dans le cerveau, où règne une intense activité notamment une zone qui s'appelle "noyaux gris". A partir de là on avait cru avoir trouvé le secret chimique des maladies mentales, enfin surtout le secret de la dépression et celui de la schizophrénie. On allait enfin comprendre pourquoi les traitements neuroleptiques étaient efficaces.
    Il se produit donc un jeu de boulettes libérées puis reprises puis de nouveau libérées. Ces petits jets ou petites boulettes liquides jouent le jeu des blocages avec la dopamine. Mais comment fonctionnent donc tous ces petits laboratoires sur le trajet des nerfs? On commence à bien les comprendre. C'est un jeu du genre "action" "réaction" comme dans un jeu de flipper. Les liquides déclenchent les influx électriques.
    On appelle ces petites bulles des "neurotransmetteurs". Pourquoi? Parce qu'elles transmettent une sorte d'information ou de message. On les appelle d'ailleurs également les "messagers chimiques". Ils s'accumulent et sont stockés aux extrémités des nerfs aux endroits où se fait la jonction avec le nerf suivant. Je rappelle qu'elles servent à déclencher de l'influx. Une bonne comparaison me vient à l'esprit: l'imprimante à jet d'encre. Des bulles d'encre microscopiques se transforment en messages imprimés! Les petites boulettes ont des formules variées: sachez seulement qu'il y en a 7 variétés. Sachez encore que celui qui trouvera la relation entre ces petites boulettes et le médicament efficace aura non seulement le Prix Nobel mais aussi pourra-t-il réclamer les Roll's Royce de son choix.
   

Les psychothérapies et la psychanalyse

    La psychothérapie ou plutôt les psychothérapies. C'est une forme de traitement basée sur une conception psychologique très élaborée pour conduire une cure qui consiste à privilégier l'écoute et la parole. Cette forme de thérapie existe depuis 220 ans.
    Une forme extraordinaire de psychothérapie, la psychanalyse, a été inventée par un génie des temps modernes, le Dr Sigmund Freud.
    Pourquoi et comment a-t-il été capable d'inventer un système de pensée aussi complexe? Je vois plusieurs raisons à cela
    1. Depuis une vingtaine d'années plusieurs grands esprits de langue allemande avaient élaboré des manuels de psychiatrie et de gros livres de sexologie -science radicalement nouvelle dans l'histoire de la médecine (Forel etc.)-
    2. Freud avait baigné dans une culture familiale multiculturelle ou de culture métissée avec une immense curiosité à propos des mystères de la vie. Cette constatation est absolument essentielle.
    3. La formation dans les lycées et dans les Facultés de Médecine à cette époque, disons aux alentours de 1880, était beaucoup plus longue et plus riche qu'aujourd'hui. Ainsi par exemple après le bac faisait-on 2 années de culture générale avant de commencer des études de médecine très longues.
    4. Enfin, en Sigmund Freud réside le mystère du génie c'est-à-dire des intelligences exceptionnellement élevées. Cette aventure représente une victoire de la pensée curieuse des mystères du psychisme sur la pensée banale des penseurs des salons bien-pensants.
    Peut-on définir la psychanalyse en quelques mots? Oui bien entendu. Disons par exemple qu'il s'agit d'une méthode pour comprendre la fabrique des angoisses.
    Mais voici un exemple de dialogue psychanalytique à l'occasion d'une séance qui s'est tenue chez moi en 1992. Un jeune homme qui était présent dans mon cabinet m'a dit ceci: "J'ai peur de me fiancer avec mon amie parce que j'ai peur de la voir se détruire sous mes yeux soit du fait de la maladie soit parce que tombant enceinte elle mourrait." Comme cette personne venait chez moi depuis très longtemps je lui ai dit que bien entendu il avait construit dans sa vie une fantaisie psychique -on nomme cela un fantasme- de destruction dramatique des êtres chers mais qu'il disposait en même temps des outils psychanalytiques pour comprendre la fabrique de ses angoisses de destruction et que de ce fait il parviendrait à surmonter une partie de ses peurs. Tout est là dedans! Aussi bien la question du processus du traitement psychanalytique -c'est à dire "Comment ça fonctionne" que la question du rôle de l'interprétation.
    Cette discipline remarquable vit aujourd'hui probablement ses dernières années de gloire. Pourquoi? Parce que toute science doit être remise en question. Sinon ce n'est pas de la science mais une forme de religion.
    Existe-t-il d'autres formes de psychothérapie? Oui bien sûr. On en connaît 3 ou 4 variétés. L'une d'entre elles, dite «psychothérapie comportementale», on dit aussi familièrement TCC (pour Thérapie Cognitive et Comportementale), repose sur l'idée d'une sorte de conditionnement et de déconditionnement c'est à dire d'une forme bénéfique d'apprentissage en vue d'un mieux être psychique.
    Vous avez sans doute entendu parler des 200 autres formes de psychothérapies dans les journaux et à la télévision. Beaucoup d'entre elles ne sont pas très sérieuses. Elles brillent surtout pas leur capacité d'émerveiller et de provoquer les braves gens crédules.

La psychanalyse en France

    La 2ème guerre mondiale a détruit les élites psychanalytiques européennes. Ceux-ci ont totalement disparu non seulement en Allemagne et en Autriche mais aussi dans tous les pays occupés et martyrisés par l'Allemagne nazie. Puis ensuite le régime soviétique dans l'ancienne Russie et dans tous les pays de l'Est a également fait taire et fait disparaître, sans les tuer toutefois, les derniers brillants psychanalystes qui avaient survécu et qui étaient sortis de l'ombre. A l'occasion d'un congrès de médecine, de psychiatrie et de sexologie à Prague en 1976 les médecins français -enfin nous étions trois, mes amis Charles G. et Gilbert T. et moi-même- avaient donné un rendez-vous discret et secret au dernier psychanalyste tchèque dans un square de cette ville magnifique, loin de la police, des délateurs et des micros! Il nous avait dit qu'il était le dernier psychanalyste de Tchécoslovaquie et qu'il exerçait en cachette.
    Dans la France libérée de 1944 ce fut une sorte d'explosion d'enthousiasme. La Société de Psychanalyse qui se trouve rue Saint-Jacques à Paris dans un hôtel particulier légué aux psychanalystes par la Princesse Marie Bonaparte, s'est en somme reconstituée en 1944. Le Dr Serge Lebovici, le plus grand psychanalyste français de l'après guerre, avait réuni sa famille et quelques collègues dans son bel appartement de l'avenue Mac Mahon et il déclara: "Il n'y aura pas de haine!". Cette promesse fabuleuse n'a pas résisté aux événements. Des psychanalystes comme le Dr Angelo Hesnard (dont cependant les livres furent très réussis) et sans doute un ou deux autres psychanalystes comme par exemple le Dr René Laforgue furent priés de ne plus jamais se présenter dans une réunion de psychanalystes pour avoir fait allégeance à Pétain pendant l'occupation allemande.
    Pourquoi dois-je insister sur ces aspects peu glorieux de la science? Les psychiatres et les psychanalystes sont en effet des savants très fragiles. Ils sont comme des plantes sensibles. Ils ne peuvent ni exercer ni enseigner et peut-être même ne parviennent-ils plus à penser correctement dans des régimes de dictatures bestiales. Dès lors a-t-on compris un adage qui m'est cher: "Il n'y a pas de psychiatrie et de psychanalyse et donc point de psychiatres et de psychanalystes quand on se couche et qu'on s'abandonne aux fascismes et à ses sordides complicités". Cet adage dois-je le dire possède une immense valeur aujourd'hui en 2006 puisque des médecins acceptent malheureusement de tenir des congrès dans des pays où règne justement une dictature bestiale. Ce n'est pas le lieu de les désigner dans ce texte. Je vous laisse le soin d'y réfléchir.

Peut-on définir la psychanalyse en détail?

    C'est plus difficile à exposer à des lecteurs peu avertis. Disons que c'est une théorie de la vie psychique inventée par Freud. C'est aussi une technique de soin qui demande au patient de parler, de se souvenir du passé, de parler des rêves et des fantaisies de l'esprit qu'on nomme fantasmes -issu d'un mot grec qui veut dire fantôme-. Et bien entendu les gens parlent de leur sexualité. Ils en parlent même beaucoup sans affirmer qu'ils en parlent trop. Cet aspect de la psychanalyse a contribué à lui donner une image audacieuse ou même sulfureuse. Une séance de psychanalyse est une situation très artificielle. Il se crée une sorte de complicité imprévue avec le psychanalyste qu'on nomme "transfert". Que signifie le mot "transfert" pour un psychanalyste? Il se crée une complicité imprévue qui fait prendre le psychanalyste pour un papa ou une maman! C'est ça le transfert. Que fait le psychanalyste? Il écoute patiemment et surtout il interprète. Que veut dire interpréter? Ceci est assez simple. Quand vous allez au Musée du Louvre et que vous voyez une pierre égyptienne couverte d'hiéroglyphes, la langue des pharaons, ou bien une plaquette écrite dans la vieille écriture cunéiforme, la langue de Mésopotamie, vous comprenez que vous êtes placés devant un code mystérieux. Il faut décoder, déchiffrer, décrypter et comprendre les lettres et le sens du message. Interpréter c'est décrypter.


    Questions:
    - Est-ce qu'il faut venir à un très grand nombre de séances quand on fait une psychanalyse? Oui
    - Une psychanalyse: "Est-ce que ça dure longtemps et est-ce que c'est cher"? Oui
    - Est-ce qu'on est toujours allongé sur un divan comme une personne qui ferait une sieste? Non, pas toujours et pas forcément
    - Est-ce que tout le monde peut faire une psychanalyse? Non absolument pas tout le monde!
    - Et pourquoi? Une personne qui n'a pas de curiosité intense de la vie intime de son psychisme ne peut pas faire une psychanalyse. Une personne qui ne parvient pas à s'attacher de façon durable à un hobby ou à une passion personnelle ne peut pas non plus faire une psychanalyse.
    - Est-ce que tous les psychiatres doivent avoir une formation de psychanalyste ou tout au moins une initiation à cette théorie? Il vaudrait mieux.
    - Est-ce que c'est une réalité que tous les psychiatres ont acquis une formation de psychanalyste? Pas du tout: seuls 30% d'entre eux ont baigné dans cette soupe.
    - Est-ce que tout homme politique devrait faire une psychanalyse pour mieux connaître les raisons de son désir de pouvoir? On y a songé mais il n'y a pas de raison valable.

La bataille des classifications des maladies mentales

    Il s'agit bien d'une sorte de bataille aux allures presque commerciale ou politique parce que chaque groupe de psychiatres veut brandir le livre qui servira de modèle au monde scientifique tout entier. La tendance internationale et surtout américaine consiste en somme à annuler les névroses, à les effacer de toutes les listes, au profit des autres maladies mentales c'est à dire des maladies mentales les plus lourdes. Les psychiatres français au contraire demeurent attachés aux névroses classiques. Pourquoi ces différences d'un bord à l'autre de l'Atlantique? Je crois que la raison est celle-ci: les psychiatres américains en ont assez des théories abstraites des français.
    C'est ainsi que dans ma pratique je suis conduit à faire coexister les 3 grandes variétés de classification des maladies mentales, classifications qu'on nomme "Classification française traditionnelle", la classification européenne qu'on nomme "CIM-10" -Classement International des Maladies et 10 signifie qu'il s'agit de la 10ème révision- et enfin la célèbre et talentueuse classification américaine qu'on nomme "DSM" ce qui veut dire Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders ou Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux. Celle-ci en est actuellement à sa 5ème version.

Question importante: "Pourquoi les DSM ont provoqué la fureur des psychanalystes français?" - Réponse: ...

Le vocabulaire psychiatrique

    Pourquoi ce jargon est-il si complexe et pourquoi est-il le plus souvent d'origine grecque? C'est un problème difficile à propos de quoi je dirai seulement quelques mots: une science nous disait Condillac, un philosophe du 18ème siècle, est une langue bien faite. La psychiatrie s'est construite depuis 200 ans en se nourrissant du vocabulaire grec ancien parce que nos collègues de cette époque possédaient une bonne formation en lettres classiques c'est à dire en latin et en grec. Quand on veut créer de nouveaux termes en psychiatrie on se tourne vers le grec alors que la science informatique se tourne du côté de l'anglais. Si vous souhaitez vous intéresser encore plus à la psychiatrie vous devrez posséder un dictionnaire assez gros et sérieux comme par exemple le Grand Robert.

Les métiers de la psychiatrie

    Différentes catégories de métiers et de diplômes concernent les malades mentaux. Quelle est donc la différence entre ces métiers?
    Le psychiatre est un médecin qui a tout d'abord appris toute la médecine pendant 6 années après le baccalauréat et qui acquiert sa spécialité durant les quatre années qui complètent ses études de base. On dit que ce sont des études difficiles et fatigantes. Cela fait donc au minimum un total de 11 ans d'études à la Faculté de Médecine et dans les hôpitaux. La caractéristique du psychiatre, comme celle de tous les médecins est celle-ci: il possède une connaissance intime de la souffrance humaine.
    Je m'adresse aux enfants et aux adolescents qui rêveraient un jour de s'engager dans cette voie d'études. Sachez que la psychiatrie est certes une profession difficile et admirable. Mais sachez aussi que cette spécialité n'a jamais figuré comme une voie brillante aux yeux des futurs médecins qui préfèrent d'autres spécialités plus attrayantes comme par exemple la cardiologie.
    Le psychologue clinicien a suivi une formation à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines pendant 5 années avant d'obtenir son diplôme.
    Le psychothérapeute qu'il soit psychiatre ou psychologue n'a pas de diplôme particulier fourni par les Universités. Il s'est formé au beau milieu d'associations de gens qui comme lui ont acquis une expérience dans cette forme de traitement par la parole que j'ai définie plus haut.
    Le psychanalyste n'est rien d'autre qu'une forme de psychothérapie extrêmement difficile et je dirais même "sophistiquée". On peut dire qu'elle fut longtemps et sans doute aujourd'hui encore la reine des psychothérapies. Elle est apprise également au sein d'associations de gens qui comme lui ont déjà acquis une expérience dans ce domaine. Comme le psychothérapeute il est bien souvent au départ un psychiatre mais enfin il peut être aussi un psychologue clinicien. Le fait fondamental, vérité absolue pour un psychanalyste mais ceci est vrai aussi pour un psychothérapeute: le futur psychanalyste doit absolument avoir lui-même vécu et subi une longue psychanalyse personnelle sur le divan d'un ancien très expérimenté. Pourquoi un divan? Parce que ce dispositif technique favorise une détente et une spontanéité utile à la thérapie. Une psychanalyse demande en outre qu'on vienne 3 ou 4 fois par semaine pendant quelques années.
    Le gouvernement est en train de préparer une loi pour donner aux psychothérapeutes une sorte de label scientifique pour que les patients sachent enfin chez qui ils vont rendre visite. Il apparaît que ce projet fort utile est d'une immense difficulté.
    L'infirmière psychiatrique. C'est une spécialisation originale du métier d'infirmière.
    Une dizaine d'autres formes de spécialisations contribuent à animer le tableau de la vie psychiatrique.
   

La psychiatrie en France

    Comment soigne-t-on les malades mentaux en France? Pas trop mal.
    A.- Secteur psychiatrique
    L'idée du "secteur psychiatrique" est née en 1944 des espérances généreuses de résistants communistes des réseaux FTP-Francs Tireurs Partisans où se côtoyaient des gens aussi intelligents que les Drs Bonnafé et Tosquelles et d'autres républicains espagnols anti-fascistes réfugiés sur le plateau de Saint-Alban dans la solitude montagnarde de la Lozère.
    Qu'est-ce que le secteur psychiatrique? C'est un ensemble associant l'hôpital et des antennes de consultations dans les lieux mêmes où vivent les patients. Les soignants, les lits d'hôpital et le dispensaire sont théoriquement disponibles en somme pour chaque département. L'idée généreuse au départ était celle-ci: si le malade mental ne vient pas à nous, nous essaierons d'aller vers lui pour qu'il n'aille pas à la dérive.
    - Ce système créé par l'Etat en 1960 s'appelle donc «Secteur psychiatrique». Il fut mis en oeuvre avec enthousiasme par des psychiatres très courageux et surtout très militants. Mais on devine quelles sont les qualités et quels sont les défauts de ce genre de position. Le secteur psychiatrique voulait être une réponse au malheur des malades mentaux abandonnés par leurs familles. Mais le système du secteur psychiatrique est malheureusement devenu très vite une machine technocratique beaucoup trop fonctionnarisée sous l'influence des bureaux et des revendications de la gauche démocratique française. Beaucoup de psychiatres, d'infirmiers et de fonctionnaires des hôpitaux du secteur psychiatrique ont développé une aussi grande compétence en syndicalisme et en administration qu'en psychiatrie proprement dite. C'est pourquoi de nos jours cette partie de la psychiatrie échoue à soigner correctement des malades mentaux.
    Ce magnifique système prend donc l'eau de partout! Les procédures tatillonnes du secteur se sont transformées en une sorte d'idéologie c'est à dire de langue de bois qui a fait merveille auprès de jeunes cerveaux d'internes en psychiatrie, jeunes étudiants qui connaissaient de la vie seulement les manuels de préparation aux bases de la médecine.
    Quelques grands malades deviennent aujourd'hui plus aisément des clochards accueillis par la rue plutôt que d'être protégés par un hôpital! J'ai nommé cela d'un nouveau mot, «externement psychiatrique», méchant néologisme qui s'oppose à «internement psychiatrique». Vous trouverez comme moi que ceci est dramatique et indigne d'une grande nation!
    On pourrait en effet composer une triste mélodie qui s'intitulerait "la ballade du hors secteur". Un patient déraciné par sa psychose se trouve en butte au rejet des accueils du secteur. "Mais Monsieur, lui dit-on, vous n'êtes pas de notre secteur!". Or un malade psychotique délirant est bien souvent une personne tentée de perdre son domicile et ses papiers. Un patient psychotique est souvent tenté de se déraciner.
    B.- Il y a d'autre part des consultations psychiatriques dans les grands hôpitaux de médecine générale, comme à Paris dans les hôpitaux de l'Assistance Publique.
    C.- Il y a enfin un très grand nombre de psychiatres en ville, des spécialistes que l'on nomme plus précisément "psychiatres libéraux". Nous savons qu'ils sont très nombreux, probablement les plus nombreux dans le monde. Nous savons aussi qu'ils ont malheureusement un niveau de formation très inégal.

Quel est donc le secret de l'inégalité des formations?

    J'ai connu un professeur de psychiatrie d'adultes en 1970 à l'hôpital Sainte Anne à Paris qui ne comprenait pas ce que voulait dire le mot "traitement psychothérapique". Il me disait ceci: «Qu'est-ce que vous faites si un homme a une dépression au cours d'un cancer de l'estomac?». La question était si étrange et si puérile que je n'ai même pas eu la force de répondre. Il m'a dit alors sur un ton triomphant: «Et bien moi je lui propose d'abord une opération chirurgicale de son cancer de l'estomac». Il était fier d'affirmer cette sorte d'évidence. Cette conclusion serait évidente pour un étudiant en médecine de 1ère année d'études! Mais au travers de ce dialogue étrange vous comprenez tout à coup la différence entre les psychiatres psychanalystes et les psychiatres organicistes. Un psychiatre organiciste est quelqu'un qui ne croit qu'à l'organe c'est à dire à l'anatomie. Il possède donc seulement la moitié de la compétence d'un bon psychiatre. Un psychiatre qui fait seulement de la psychanalyse ne croit qu'aux pensées et aux forces de la pensée. Il possède donc seulement le tiers de la compétence psychiatrique. Pourquoi donc admet-on dans un grand pays comme le nôtre une telle inégalité du niveau de formation. Parce que la société française, contrairement à ce qui se passe à New York, n'a pas encore accepté l'idée de la formation continue et la nécessité des contrôles continus.

Histoire de la psychiatrie.

    Quand est-ce que la psychiatrie a débuté? Je me suis beaucoup intéressé à cette question. La meilleure date est 1634 quand un médecin expert, le docteur Jean Wier ou Weyer, fréquentait les procès intentés aux sorcières. Il voulait dire que ces personnes étaient des malades mentales et non des sorcières. Il a rédigé une sorte de manuel assez volumineux dans lequel il décrit des cas de femmes malades envahies par une imagination trop vive. Puis ensuite beaucoup plus tard en l'An VI de la Révolution française apparurent Philippe Pinel et son surveillant Pussin et Parchappe. Les uns étaient médecin et l'autre était un modeste fonctionnaire. Quand vous visitez la vieille Faculté de Médecine, rue des Ecoles à Paris, ou bien encore face à l'entrée de la Salpétrière dans le petit square Marie-Curie, vous admirez la statue de Pinel. Pourquoi? Parce qu'il a fait l'effort d'étudier la maladie mentale en traitant les malades avec un peu plus d'égards. Puissions-nous un jour voir une statue de Pussin et une autre de Parchappe!
    Puis ensuite nous découvrons le siècle d'or de la psychiatrie française. Entre 1885 et 1926 l'Ecole Française de Psychiatrie était célèbre dans le monde. Elle était composée de psychiatres que le monde entier admirait. Cette fameuse Ecole Française de psychiatrie, à la fin du XIXème siècle a commencé à répertorier, classer et étudier les maladies. Les grands hommes sont: J.P.Falret, J.Falret, Jacques Magnan (1835-1916), Jules Séglas en 1895, Sérieux et Capgras, le traité de Chaslin en 1913, Dide et Guiraud et enfin le traité de Lévy-Valensi en 1926. Retenons surtout le trio Jacques Magnan, Clérambault et Lévy-Valensi en 1926.
    Entre-temps émergea l'Ecole allemande de Psychiatrie. Retenons surtout Kraepelin (1856-1926), créateur d'un célèbre traité qui a eu au moins 8 éditions de 1883 à 1915 mais aussi deux personnages célèbres, Bleuler et Karl Jaspers en 1913. Mais le personnage immortel est vraiment le Dr Emil Kraepelin qui en 1883 élabore le premier traité moderne de psychiatrie. Ce médecin s'est véritablement acharné à préciser les critères des psychoses en insistant sur le devenir ou l'évolution terminale de la maladie. C'est lui qui invente les maladies du siècle et les nomme et les étiquette, à savoir la future schizophrénie qu'il nomme «démence précoce». Il invente quasiment aussi la deuxième maladie en célébrité qu'on appelle la psychose maniaco-dépressive dans laquelle on vire de l'état d'excitation considérable à la mélancolie la plus profonde. Les gens appellent souvent cette pathologie «cyclothymie» du terme grec qui veut justement démontrer le caractère circulaire de l'humeur. Mais bien entendu, en ce temps là, il existait très peu de traitements efficaces.
    Et puis de nouveau ce fut au tour de la France de briller dans le monde avec cette fameuse histoire du «secteur psychiatrique» mais surtout grâce au deuxième personnage immortel de la psychiatrie mondiale qui se nommait Henri Ey. Son manuel de psychiatrie par exemple qu'il avait écrit en 1964 est quasiment indépassable: il demeure encore le meilleur jusqu'à nos jours! Sa vision de la psychiatrie se nomme "organodynamisme". C'est un terme assez barbare qu'on peut essayer de résumer. Tout d'abord répétait-il: «Le malade mental est un homme qui a perdu la liberté et la responsabilité de ses actes». Il nous donnait donc une définition originale de la maladie mentale en disant que c'était une "pathologie de la liberté". Et il ajoutait ceci: il y a des strates ou des couches du psychisme qui se dévoilent en cas de malheur. Le psychisme malade serait au fond comme une plage qui révèle ses secrets à marée basse. Cet homme adorait sa ville natale, Banyuls dans le Roussillon, où se trouve désormais un petit musée qui lui est consacré. Il fut affectueusement surnommé le Pape de la psychiatrie mondiale. Il se trouve d'ailleurs que j'ai bien connu ce psychiatre très savant et que sa vaste culture m'avait vivement impressionné. Ce psychiatre voulait distinguer, valoriser les trois grands champs de la médecine à savoir la médecine interne, la chirurgie et la psychiatrie. Mais pour parvenir à ce résultat il a favorisé le divorce entre la neurologie et la psychiatrie. Avant 1967-1968 la faculté de médecine ne fabriquait rien d'autre que des neuro-psychiatres (on écrivait "Neuro-Psychiatre" ou bien "Neuropsychiatre") unissant donc deux disciplines différentes sous un seul et même nom. Leur divorce fut un immense événement. Désormais on distingue avec netteté le spécialiste psychiatre d'une part qui s'occupe des malades mentaux et le spécialiste neurologue d'autre part qui s'intéresse plus volontiers aux paralysies. Le Dr Henri Ey a écrit deux livres qui assurent sa gloire: le "Manuel de la psychiatrie" surtout mais aussi une énorme Encyclopédie Psychiatrique en 6 très gros volumes. Quant à moi je me souviens surtout des conférences, des causeries et des présentations de malades qu'il faisait à l'hôpital Sainte-Anne à Paris. J'y ai vu se presser sur les bancs des spectateurs l'élite psychiatrique du monde entier. Sachez encore qu'on ne lui avait décerné aucun titre de professeur et que ses élèves étaient justement des professeurs de psychiatrie!
    Après Henri Ey la gloire et la fête scientifiques finirent pour nous tous au profit de nos intelligents amis des Etats-Unis d'Amérique. C'est maintenant l'école psychiatrique américaine qui donne des leçons au monde avec un étonnant manuel qui se nomme DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders ce qui donne en français Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux). Il faut absolument retenir ce nom parce que le livre s'est répandu dans le monde comme une traînée de poudre. En fait c'est une classification de maladies qui convient fort bien à tous ceux qui veulent échanger des informations dans les congrès internationaux de psychiatrie. Avant le DSM un psychiatre français et un psychiatre pakistanais ne désignaient pas du même nom la même maladie. Que diriez-vous d'un ami qui entendant une mélodie de Diam's dirait: "c'est du rock" et l'autre de dire "c'est du rap". L'un a tort et l'autre a raison! Voici pourquoi il est nécessaire en psychiatrie de créer un vocabulaire précis.
   

Le mystère des expertises psychiatriques

    En principe cette spécialité est choisie par des spécialistes ayant accumulé une grande expérience durant de nombreuses années. Ils exercent pour le compte d'un tribunal pour décider si un criminel a agi ou non sous l'empire de la maladie mentale. Vous savez que dans ce cas on ne peut pas juger un tel criminel. On proposera de l'admettre dans un hôpital. Les experts psychiatres sont également sollicités dans un grand nombre de situations délicates. Ils peuvent par exemple donner de précieuses indications à propos de la quantité de séquelles psychiques persistant longtemps après un accident de la route.

Question. Pourquoi les experts se sont-ils tellement trompés dans la désastreuse affaire du procès d'Outreau? Parce que les juges, par excès de timidité, ont beaucoup trop tardé à reconstituer la bonne liste des experts psychiatres

Recherches psychiatriques utiles pour demain

    Est-ce qu'on trouve de nouvelles maladies? Oui sans doute en trouve-t-on comme par exemple en 1949 ce qu'on a nommé "l'autisme infantile" et plus tard autour des années 1960 ce qu'on a nommé "syndrome borderline" ou en français "états limites". Mais surtout trouve-t-on de nouveaux traitements médicamenteux merveilleux.
    On est passé des neuroleptiques classiques aux neuroleptiques atypiques. Que sont donc les neuroleptiques et que sont les neuroleptiques atypiques? Les neuroleptiques sont des molécules extrêmement complexes que les laboratoires ont inventées entre 1952 et 1964. Ils étaient très efficaces mais ils avaient de graves inconvénients dont le plus célèbre était une sorte de maladie des crampes musculaires que l'on nommait "phénomènes extra-pyramidaux". Cela n'avait bien entendu rien à voir avec les pyramides d'Egypte mais avec le système nerveux: c'était un trouble neurologique très gênant sans maladie neurologique définitive. Les neuroleptiques atypiques ont résolu ce problème en 1991. Il n'apparaissait plus aucun phénomène secondaire parasite. Comme ces molécules sont plus efficaces que les précédentes les laboratoires pharmaceutiques ont voulu nous imposer le terme de «antipsychotiques» ou de «neuroleptiques antipsychotiques». Mais il y a un abus de langage parce qu'on ne sait pas encore exactement ce qu'est par exemple une psychose schizophrénique et on ne réussit toujours pas non plus à les guérir à coup sûr. Vous commettriez la même erreur si vous disiez au cours d'un match de ping-pong que vous venez de faire un coup de raquette victorieux quand vous venez de réaliser un bon coup lifté. Vous avez fait un bon coup mais on ne peut pas vous déclarer vainqueur d'avance. Nous ne sommes donc pas autorisés de nommer ces médicaments "antipsychotiques".
    Bonne lecture
   
    Dr L.Fineltain à Paris le 16 août 2006

Notes complémentaires.
Question. Pourquoi faut-il affirmer que Jeanne d'Arc au moment de ses visions des anges ne délirait pas et n'était pas non plus hallucinée?
Voici ce que disait Jeanne d'Arc au cours du procès à l'abbé Pierre Cauchon qui l'accablait à propos des apparitions, des visions et des voix. "La voix m'enseigna à bien me conduire, à fréquenter l'église. La voix me disait de venir en France, et je ne pouvais plus tenir où j'étais. Cette voix me disait encore que je lèverais le siège mis devant la cité d'Orléans. Elle me dit en outre d'aller vers Robert de Baudricourt, dans la ville de Vaucouleurs, où on me donnerait des gens pour combattre à mes côtés."
Une exigence morale intense ou un sentiment de mission nécessaire peut se traduire sous la forme d'une voix.


Dr Ludwig Fineltain
Neuropsychiatre
Psychanalyste
Directeur du Bulletin de psychiatrie
   fineltainl@yahoo.fr



Dr Ludwig Fineltain