Bulletin de psychiatrie
(parution semestrielle ou annuelle)
Bulletin N°27
Edition de novembre 2018
   Mise à jour de decembre 2018 version 17122018


Dr Ludwig Fineltain
Neuropsychiatre
Psychanalyste
Paris

E-mail: fineltainl@yahoo.fr
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Hubert Robert Fac Medecine

"Hubert Robert Ecole de Chirurgie"

   

L'Affaire Jean-Claude Romand

L'AFFAIRE JEAN CLAUDE ROMAND ET LES PSYCHIATRES
Pourquoi Romand?
Introduction

    La tragique affaire Romand intrigue et fascine. Bien entendu elle met le public très mal à l’aise. Comme elle trouble chacun d’entre tous depuis des années elle justifie une étude attentive. Depuis une quinzaine d'années je me suis concentré sur les seuls «cas extrêmes» ou «cas limites» et c'est sans doute pourquoi l'affaire Romand m’intéresse au plus haut point. C'est un sujet difficile à rédiger. Je pourrais bien entendu me référer à mes propres archives. J'ai eu jadis en thérapie eux ou trois cas semblables de dissimulation, de double vie et de blocages aux débuts des études de médecine. Mais les cas cliniques m'apparaissent très différents. L’un d’entre eux, que j’avais suivi à l’Hôpital Tenon à Paris en 1972, était un jeune homme devenu très pieux et qui faisait croire à ses parents demeurés au Maroc qu’il passait d’années en années. Il n'avait jamais dépassé pas la 1ère ou la 2ème année. Ceci dit aucun d'entre eux n'était parvenu à des extrémités tragiques. Mes patients Dieu merci n'avaient tué personne!
    Cette affaire obsède donc l'honnête homme. Jean-Claude Romand pourrait se poser la question: «Qui suis-je?». Pareil questionnement touche en moi le médecin, le psychiatre, le psychanalyste et l’expert mais encore l’homme préoccupé par les réflexions des philosophes sur l'identité.
    Ce qui intéresse sans doute le lecteur c'est aussi l'ensemble des mécanismes qui ont contribué à aveugler toute la famille et tous les amis proches de Romand. Je devine que cette affaire plonge désormais l'entourage dans une sorte de halo d’hébétude et de culpabilité. Je suis persuadé que pour eux le souvenir de ces événements demeure lourd et douloureux.
    Est-ce qu’il existe des professions propices aux subterfuges? Serait-il possible que les études de médecine si longues et si difficiles soient propices aux subterfuges? C'est douteux. Mais pourquoi pas? Quelques faux médecins ont exercé à l’hôpital. En dehors de l'hôpital le médecin connaît une totale liberté. L’exercice libéral donne au médecin de l'indépendance et de l'autonomie. Il peut quasiment prescrire ce qu'il veut. Il peut inventer des thérapies originales. Il peut se prévaloir de diplômes et de titres originaux. J’ai connu quelques médecins qui s'affublaient de médailles plus extraordinaires les unes que les autres comme faisaient les maréchaux soviétiques. Est-ce que la médecine est propice à la duplicité? Les faux-semblants sont possibles. Pendant le service militaire les médecins étaient en quelque sorte presque tous assignés à de fausses fonctions. Les besoins du service commandaient les affectations. Tel radiologue ou tel ophtalmologiste se voyaient attribuer la fonction de psychiatre au Centre de Sélection Militaire. Néanmoins à leur décharge ils étaient tous des docteurs en médecine confirmés.
    Que dire de la supercherie médicale elle-même? Elle surprend le médecin qui fréquente les diverses associations médicales. Il me semble qu'on peut déceler très rapidement, en quelques phrases, une supercherie pseudo-médicale. En tous cas je crois en être capable. Cela m’est toujours apparu très facile. Mais en contrepartie Romand, nous le savons, au cours des années a assimilé tout le corpus de la nosologie et de la thérapeutique. Mais a-t-il durant ces 12 années suivi les visites «au lit du malade»? Un étudiant ayant acquis un savoir médical considérable sur papier ne peut pas témoigner de ses connaissances cliniques. L’approche clinique est riche en perceptions de la souffrance humaine!
    Que dire de la dissimulation des occupations quotidiennes? Ceci est beaucoup plus compréhensible. Il se trouve que la guerre jadis a enseigné à quelques personnes l’art de disposer de 3 à 6 identités administratives différentes. Il est possible de vivre des rôles différents dans une sorte de clandestinité des identités. Il se trouve que cette réflexion ne m'est pas étrangère. J’ai connu de très près des personnes qui ont vécu des identités multiples face au destin chaotique de l'Europe en guerre. En ce temps-là on changeait d'identités comme de chemises. Aragon en a donné la cantilène: «En ce temps-là on avait mis les morts à table».
       C'était un temps déraisonnable
       On avait mis les morts à table
       On faisait des châteaux de sable
       On prenait les loups pour des chiens
       Tout changeait de pôle et d'épaule
       La pièce était-elle ou non drôle
       Moi si j'y tenais mal mon rôle
       C'était de n'y comprendre rien
    Nous connaissons des personnes qui par désoeuvrement après la guerre ont continué de jouer le jeu des fausses identités. Mais puisque Romand ne vivait pas au milieu du chaos de la guerre la question des motivations, que dis-je, la question de l’intensité des motivations se pose. Cette question demeure entière et en réalité elle n’a pas reçu de réponse au cours du procès.
   

LE PROCES ROMAND

    -Les assassinats
    La litanie des crimes est impressionnante. Le samedi 9 janvier 1993 Jean-Claude Romand avait 39 ans et il a assassiné cinq membres de sa famille. Il assassinait sa femme et ses deux enfants, son père et sa mère, avant de tenter de tuer sa maîtresse. Son beau-père meurt en 1988 dans des circonstances douteuses, en chutant dans un escalier, alors qu'ils étaient tous deux seuls dans la maison. Jean-Claude Romand a supprimé tous ceux qu’il aimait sans colère et sans haine pour éviter d'être démasqué. Sa vie et par conséquent celle de ses proches était en effet bâtie sur un mensonge. En réalité il a mené toute une vie de ratages.
    Il a essayé de s'expliquer au tribunal: «Peur de décevoir; je n’ai pas de réponse; un premier mensonge en appelle un autre et c’est pour la vie». Il continue ainsi: «J’ai dit à Caroline de monter dans sa chambre... et je suis allé chercher la carabine au grenier». A ce moment du récit Romand chancelle et s’écroule. Il est animé de convulsions. On l'entend dire «mon papa». Cette énonciation demeure énigmatique mais on pourrait sans doute en comprendre le sens. Plus précisément il est animé de sanglots sans larmes et alors qu’il est comme terrassé à terre il crie par deux fois: «Papa! Papa!» ou bien "Mon papa! Mon papa". Et puis encore: «Je sais, ça parait invraisemblable. J’ai pris conscience que ce n’était pas comme d’habitude, que je les avais vraiment tués. J’avais toutes les raisons de mourir. Et la volonté de les rejoindre». Il dira que la famille, parents et beaux-parents, constituaient le centre de sa vie. Il dira encore qu'il était un faux médecin mais un vrai mari et un vrai père et qu'il aimait de tout son cœur sa femme et ses enfants!
    -L’historique des faits et gestes de Jean-Claude Romand
    Romand a perçu douloureusement le statut d'enfant unique. Il se confiait aux animaux familiers. Il se forgeait un double imaginaire. Ses résultats scolaires étaient bons. On le prenait pour un surdoué. Chacun sait cependant qu'un enfant brillant en primaire peut se révéler moyen au lycée et en faculté! Mais il portait absolument le fardeau d'un idéal familial de progression sociale. Il ne devrait jamais les décevoir.
    Interne au lycée de Lons-le-Saunier, c'était un adolescent solitaire et peu sociable. Il a son bac à 16 ans. Il est admis en Préparatoire en 1971 au lycée du Parc à Lyon pour y préparer le concours de l'École des Eaux et Forêts. Il abandonne dès le 1er trimestre. Il dit à ses parents qu'il ne se sentait pas assez solide du point de vue de la santé. On invoque à cet égard la honte ou bien l’incapacité de nommer son accès de faiblesse. Puis il est étudiant en médecine. Il redouble sa 1ère année et il rate sa 2ème année en 1970 et puis il s'abstient au rattrapage de septembre. Il dit "C’est bête mais je ne me suis pas réveillé le jour des examens". Il a menti à ses parents, selon lui, pour protéger sa mère qui était fragile Après son ratage il se cloître dans son studio et y demeure un trimestre entier sans aller à la fac et sans voir personne. Il relit cinquante fois le même journal, il mange du cassoulet froid et il grossit de vingt kilos. Au moment des fêtes de Noël, un de ses copains, Luc, le découvre dans ses détritus. Romand annonce à son ami qu'il a un cancer.
    Entre 1975 et 1986, Jean-Claude Romand se réinscrira douze fois en seconde année de médecine. Il a déclaré au procès qu'il a été étonné que cela fût possible. En 1986 un chef de service découvre l'étudiant fantôme et lui demande des comptes. Il s'esquive et il disparaît. Entretemps il a bluffé ses amis en déployant la même énergie que s'il avait réellement été inscrit en médecine. Il se procurait les polycopiés et il prêtait ses notes à ses camarades. Au total, il a bouclé un cycle complet d'études, sans jamais passer les examens. Ces jours-là, il se présentait dans le hall d'entrée de la fac et à la sortie et il comptait sur l'animation générale et le stress des étudiants pour donner le change.
    Il n'oubliait pas sa vie intime. Amoureux de Florence il la retrouve et se rapproche d'elle pour en faire sa future femme en 1980. Pendant les études elle lui faisait réviser ses questions d'internat et lui son programme de pharmacie. Jean-Claude et Florence se sont soumis mutuellement des colles et des examens blancs comme ont fait des générations de candidats à l'Internat.
    Beaucoup plus tard il a connu Chantal Delalande, dentiste dans la région. Elle s'installera ultérieurement en 1991 à Paris. Jean-Claude Romand a vécu avec elle une véritable passion. Il a affirmé qu'il l'admirait. Ensemble, ils voyagent à Rome et à Leningrad. Elle lui avait prêté 900.000 francs. Mais, fin 1992, Chantal veut récupérer son argent.
    C'est la dimension de l'occultation qui m'épate. Dissimuler à ce point la réalité de sa vie personnelle tient du génie. D'une façon générale Romand était discret, réservé et secret. C'était ce que l'épouse appelait le "côté ours" de son Jean-Claude. Elle a dit: "Un de ces jours, je vais apprendre que mon mari est un espion de l'Est".

LES EXPERTS ET LES THÉORICIENS
1)Les experts judiciaires

    Je rappelle qu'en contrepartie de l'effondrement général du secteur psychiatrique les expertises psychiatriques demeurent l'un des derniers pôles d'excellence de cette difficile discipline.
    Réflexion sur les pathologies narcissiques. Nos collègues invoquent trois concepts les uns psychiatriques et les autres psychanalytiques: «raptus mélancolique» concept qui appartient en fait à la sémiologie psychiatrie classique, mythomanie et surtout le "narcissisme criminel" qui a été exposé par plusieurs experts criminologues ayant une formation psychanalytique.

Les psychiatres à la barre

    Ils excluent l'état de démence aux yeux de la loi. Cela signifie bien entendu qu’il n’existe aucune affection psychiatrique susceptible d’abolir le discernement. Il suffit d’ailleurs d’entendre Romand et de le lire pour en être convaincu. Ils invoquent le narcissisme criminel.
    Le Dr Laurent parle d’un demi fou mais il exclut "l’état de démence". Le Dr Lamotte invoque la mythomanie narcissique, le besoin d’être rassuré par le regard des autres. Il s'agit de protéger son narcissisme. Mais encore de protéger le narcissisme de sa mère
    Le Dr Toutenu a souligné les questions que Romand leur pose: "Vous êtes expert de Paris? Ah! … de Lyon". Et il a paru déçu et cela dépeignait Romand aux yeux des experts. Romand a essayé de se décrire comme un spectateur. "Dans l'ensemble il se positionne en victime: il n'est pas quelqu'un qui a commis des crimes atroces, mais quelqu'un à qui il est arrivé des choses effroyables. Parlant des faits et de lui-même avec un grand détachement affectif, il se veut souvent plus professionnel et plus expert que les experts".
    Les Docteurs Denis Toutenu et Daniel Settelen missionnés en 1995 ont formé le troisième et dernier collège d'experts psychiatres. Ils invoquent trois concepts les uns psychiatriques et les autres psychanalytiques. Les concepts de mythomanie et de «raptus mélancolique» sont d'un usage courant dans la sémiologie psychiatrie classique tandis que le "narcissisme criminel" a été invoqué par quelques psychanalystes comme Kohut. Je pense que le Dr Toutenu se réfère ainsi aux thèses de Mélanie Klein qui ont séduit beaucoup de psychanalystes. La dysmaturité narcissique du criminel ne lui donnerait pas la capacité de traiter ses difficultés par le biais d’une identification projective “ordinaire". Pour le Docteur Toutenu donc le criminel apparaît fondamentalement comme un sujet fragile sur le plan narcissique qui, à un moment donné et du fait de facteurs internes et externes qui entrent en résonance, ne peut plus se contenir. Les deux auteurs de l'expertise font percevoir les moments de faille de cette pathologie narcissique et la distorsion subjective qu'elle entraîne. Apparaissent avec netteté, les ruptures de l'illusion de toute-puissance qu'ont représentés l'entrée en Prépa au lycée du Parc à Lyon puis l'échec à affronter les situations d'examen. Il en est de même pour "le système défensif mis en place par J.-C. Romand et les ambiguïtés de son mariage". Le clivage d'une vie "comme si" et la non-différenciation d'avec ses proches où femme et enfants sont vécus comme des prolongements de soi-même sont soulignés les auteurs.

2)Les écrits des théoriciens

    a)Mélanie Klein.-
    L’identification projective selon Melanie Klein intervient précocement dans le processus de développement de l’enfant, dans la relation parent enfant, et de ce fait dans toutes les relations interpersonnelles investies, en particulier la relation thérapeutique. Première psychanalyste à réaliser des analyses d’enfants, Melanie Klein a découvert que, si bien souvent les enfants n’ont pas la «conscience d’être malades» comme le sont les adultes, ils sont en proie à des angoisses intenses, à des terreurs de désintégration et d’anéantissement: dès le début de la vie. Il y a lutte entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. Pour faire face à ces tensions extrêmes, le nourrisson va tenter de cliver le bon et le mauvais, en lui comme dans «l’objet» (le «bon sein» et le «mauvais sein»), et d’expulser les parties mauvaises de soi dans l’objet lui-même clivé: Melanie Klein introduit alors le terme de «position schizo-paranoïde» pour décrire la problématique auquel le nourrisson a à faire face, et celui d’«identification projective» pour décrire le processus ainsi décrit. Ultérieurement, la prise de conscience de la coexistence du bon et du mauvais dans un «objet total» (ambivalence) l’amène à «la position dépressive» où il a à faire le deuil d’un objet idéalement bon et aussi de la toute-puissance. Des mécanismes appartenant à la position schizo-paranoïde persistent chez chacun à des degrés variables et peuvent être réactivés selon les aléas de la vie. On parle alors du «noyau psychotique de la personnalité» ou de «potentialité psychotique». Cette thèse est admise par beaucoup de psychanalystes en France. Et d'ailleurs elle "cohabite" avec les conceptions psychanalytiques de l'IPP. Certains aspects sont à mon avis critiquables.
    b)Sophie de Mijolla.-
    Elle souligne des moments féconds dans la vie de Romand pour éclairer la notion de crime d’amour-propre. Il a connu trois évènements marquants dans sa vie: un bizutage lors de sa classe préparatoire (avec des humiliations, peut-être sexuelles); un effondrement psychique lorsque, à la fin de sa deuxième année de médecine, sa future femme met fin à leur relation amoureuse; et puis enfin la liaison avec sa maitresse avant les meurtres. Ces deux derniers points marquent une angoisse chez Romand de devenir amoureux, c’est-à-dire d’être dépossédé de son narcissisme. Outre l’angoisse devant la sexualité, c’est bien l’incertitude sur sa propre identité qui l’a empêché de «disparaitre», à l’instar des mythomanes habituels. (De Mijolla-Mellor, 2004, Le crime d’amour-propre, Association Recherches en Psychanalyse, 2004/2, n°2, p.41-65).
    c)L'identité écran de Greenson.-
    Greenson a décrit l'identité écran, dans le transfert, comme une forme de résistance qui consiste à masquer les identités réelles. J'apprécie cette description psychanalytique et j'en reprends volontiers la thématique en l'appliquant aux conduites dans l'existence réelle. Romand depuis la Prépa du Lycée du Parc se constitue ou plutôt réactive une identité-écran parce qu'il est incapable d'exposer son identité réelle. Notons encore que Romand ne fait pas médecine pour lui-même mais pour briller aux yeux de la jeune fille qu'il aime de loin
    Trois questions sont donc posées. Qu’est-ce qu’une identité réelle? Que masque-t-il? Pourquoi masquer?
    d)Identité écran et perlaboration
    Cette thèse de Greenson me paraît donc très intéressante. J'ai eu jadis un cas d'identité-écran qui contrecarrait une élaboration apparemment indicible. Mais elle masquait aussi en même temps des faits de réalité. C'était une femme d'une trentaine d'années, de belle apparence, professeur agrégé. Elle avait noué une relation sentimentale sérieuse avec un professeur de médecine que j’avais connu jadis. L'identité-écran chez elle fonctionnait en effet comme un mécanisme de défense du Moi d'une pesanteur inhabituelle. Le souvenir de cette cure me laisse encore maintenant un goût amer. Son compagnon m'avait dit un ou deux ans après l'interruption prématurée de la cure: "J'avais souhaité qu'elle fasse une thérapie chez vous pour savoir si elle pouvait devenir la mère de mes enfants". Cette annonce fut un choc pour moi parce qu'elle éclairait le processus de l'identité-écran. Mais elle révélait en outre une vaste stratégie de la dissimulation. A la névrose de la patiente répondait la structure perverse du compagnon.
    e)Alice Miller et le témoin secourable.-
    Alice Miller a toujours été préoccupé par les éducations précoces pathogènes. En consultant sur Internet ce qu’était devenu Jean-Claude Romand, condamné en 1993, à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans, donc libérable en 2015, j’ai découvert qu’en prison, devenu prisonnier modèle, il restaure et numérise des documentaires de l’Institut National de l’Audiovisuel. Alice Miller dans son livre "Libre de savoir, Ouvrir les yeux sur notre propre histoire" montre comment un enfant, pris au piège de son éducation, sans témoin secourable pour l’aider à ouvrir les yeux sur les pressions qu’il a subies, peut devenir, une fois adulte, le vecteur de terribles crimes. L’enfance de Jean-Claude romand apporte, selon elle, des pistes sérieuses pour comprendre sa folie meurtrière. Acculé à une double contrainte, dire la vérité selon les normes professionnelles du père et mentir pour protéger la mère dépressive, il s’est conformé à ce que l’on attendait de lui: être un enfant sage, obéissant et qui devait systématiquement cacher ses émotions. Cette thèse étrange d'Alice Miller trouve cependant un début de justification dans les relations entre Romand et Carrère.

3)Les écrivains et les poètes

   Emmanuel Carrère et le cas Romand.-     Dans une lettre adressée à Emmanuel Carrère, Jean-Claude Romand écrit: «Il me semble aussi que cette impossibilité de dire «Je» pour vous-même à mon propos est liée en partie à ma propre difficulté à dire «je» pour moi-même. Même si je réussis à franchir cette étape, ce sera trop tard, et il est cruel de penser que si j’avais eu accès à ce «je» et par conséquent au «tu» et au «nous» en temps voulu, j’aurais pu leur dire tout ce que j’avais à leur dire sans que la violence rende la suite du dialogue impossible.» Cette lettre remarquable montre comment s'est formé le processus transférentiel qui fait de Carrère l'interlocuteur le plus pertinent. Entre les lignes, j’y lis qu’Emmanuel Carrère, en échangeant par courrier avec Jean-Claude Romand, a joué le rôle du témoin secourable dont parle Alice Miller. Mieux encore on peut considérer que Carrère a justement joué le rôle du pôle transférentiel dont Romand aurait eu besoin au cours de sa "vie rêvée"!
    Romand y apparaît comme une illustration de la chanson d’Higelin! Je ne vis pas ma vie, je la rêve. La difficulté du «Je» qui est en fait très bien élaborée par Romand nous dit quelque chose de sa structure psychique. La dépersonnalisation est à l’œuvre. La formation classique du psychanalyste décrit «l’oscillation sado-masochiste à l’objet». J’ajoute que la structure psychique de Romand possède une pesanteur particulière: la déréalisation.
    Higelin chante "Je vis pas ma vie, je la rêve"
       Je vis pas ma vie, je la rêve
       C'est comme une maladie
       Que j'aurais chopé tout petit
       Quand l'parc Montsouris ramène sa fraise
       Les matins où l'soleil vous mord la peau
       Le dos collé à la chaise
       Les pieds au bord d'la pièce d'eau
      
       La vie c'est c'qui vous tombe dessus
       Toujours au moment où on n'y croit plus
       Ma coupe est pleine de nostalgie
      
       C'est comme une maladie
       Que j'aurais chopé quand j'étais tout petit
       Et qui va pas m'lâcher avant qu'elle m'achève?
      

CLINIQUE DU CAS ROMAND
I.-POSER LES BONNES QUESTIONS
Étapes de l'étude clinique

    1)L'analyse d'une vie rêvée et non vécue. La veille et le sommeil a intéressé Descartes. «Il n’y a point d’indices certains par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil» (Descartes 1ère Méd.)
    2)L'analyse des fantasmes de toute-puissance. Cette dimension apparaît de façon épisodique à la faveur de trois événements: quand il rêve de vaincre le destin de l'échec à l'examen en l'ignorant, le fait d'obtenir des bénéfices inattendus de son escroquerie et enfin dans l'anéantissement d'êtres proches qui pour lui n'ont pas plus compté que des objets.
    3)Le recours au narcissisme comme mot valise pour désigner toute sorte de situation psychique de blocage. Il faut éviter d'y avoir trop facilement recours. Les deux mots valises qu'il faut assez souvent éviter sont "dépression" et "narcissisme". Ainsi par exemple l'épisode chez Romand de la tentative de suicide n'est pas un symptôme de dépression!
    4)Analyser l'homme qui se positionne non pas en acteur mais en victime à qui il est arrivé des choses effroyables.
    5)L'homme qui se décrit lui-même comme aussi professionnel et aussi expert que les experts eux-mêmes.
    6)L'homme qui rate sa Prépa au lycée du Parc à Lyon; qui traverse un à deux ans d'épisode dépressif enfermé chez lui; et puis l'homme qui va rater sa médecine.
    Il se cloître alors dans son studio pendant un trimestre entier. Quand son copain Luc intrigué lui rend visite il le découvre dans ses détritus. Romand annonce alors à son ami qu'il a un cancer.
   

II.-LA NÉVROSE DE ROMAND

    Les premières approches psychopathologiques sont discutables. Dans son cas le terme de mythomanie est inapproprié. Le concept de narcissisme criminel est flou. Il n'est ni vrai ni faux.

1)ANALYSE DU NARCISSISME

    La plupart des commentateurs psychanalysant invoquant le "narcissisme criminel" font certainement allusion à la fixation narcissique et non à la régression. La composante narcissique n'est pas très présente dans tous ces épisodes. Dirions-nous que Romand était capable seulement d'amour de soi au travers de sa ou de ses conquêtes amoureuses? Non. Les passages à l'acte meurtriers ne sont pas forcément des indices de régression ou de fixation narcissique. Examinons de plus près le concept de narcissisme. En psychiatrie il désigne l'amour excessif de soi dans certains choix homosexuels ou encore la personne est capable seulement d'amour de soi au travers de ses conquêtes amoureuses. Le narcissisme comme concept psychanalytique est plus riche. Il désigne un stade de l'évolution sexuelle entre l'auto-érotisme et l'amour objectal. C'est encore une accumulation libidinale, un investissement libidinal excessif du moi, conçu jadis comme un mécanisme nucléaire de la psychose. Le narcissisme primaire est la position pulsionnelle de la petite enfance avant 6 mois. Durant la phase orale prégénitale l'enfant ne recherche que la satisfaction auto-érotique.

2)LE CHOC ENTRE LE RÉEL ET LE FANTASME

    Les fantasmes opposent bien entendu imagination et réalité des perceptions. Le fantasme ou phantasme (on dit même fantaisie psychique) nous vient du grec fantasma fantasma qui signifie fantôme. Le scénario imaginaire siège dans l'esprit du sujet endormi. Il traduit de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir généralement inconscient. Les fantasmes sont dans les rêves diurnes et nocturnes. Ils sont dits fantasmes originaires quand ils dépeignent les premières émotions du petit enfant comme le fantasme de la scène primitive. Ce que Freud nommait "Phantasien" ce sont les rêves diurnes. Dans L’interprétation des Rêves ("Die Traumdeutung", 1900), c’est encore sur le modèle des rêves diurnes que Freud décrit les fantasmes. Il les analyse comme des formations de compromis et montre que leur structure est comparable à celle du rêve. Le sujet est toujours présent dans de telles scènes; même dans la «scène originaire». Le sujet figure non seulement comme observateur mais comme participant qui vient troubler par exemple le rapport intime parental.

3)LES BÉNÉFICES PRIMAIRES ET SECONDAIRES

    -FONCTIONS DE L’HYPOCONDRIE.-
    Romand a allégué par trois fois des maladies graves. Tout d'abord à ses parents quand il interrompt sa Prépa, puis l'annonce du cancer à son ami Luc et puis enfin à Florence. Le diagnostic allégué d'un lymphome fut un choix habile quand on connaît le pronostic fluctuant de la maladie. Un LNH lymphome non hodgkinien folliculaire de faible masse tumorale ou bien de stade II ou IV de forte masse tumorale, dans la classification d'Ann Arbor, peut être traité par du rituximab et évoluer avec un pronostic variable Le LNH peut provoquer des douleurs par compression selon l’endroit où il a pris naissance. Aux moments difficiles il invoquait des douleurs épouvantables. Ici la régression névrotique nous apparaît considérable.
    S'agit-il de mythomanie? Non. Il s'agit tout à la fois d'une posture régressive et surtout d'un mensonge utilitaire. Nous connaissons le rôle des maladies graves imaginaires chez les êtres immatures. L'enfant imagine qu'une maladie grave attirera l'affection des parents, l'adolescent construit un univers hypochondriaque dans un travail d'incorporation du souci maternel et pour compenser des échecs profonds. L'adulte réunit toutes ces vulnérabilités. On peut d'ores et déjà faire l'hypothèse d'un contentieux avec sa mère plus précisément avec l'imago maternelle.
    -Fonction de l’abstention thérapeutique.-
    Ceci suscite une réflexion en abime. Nous sommes en effet intéressé par l'incapacité de Romand à cette époque de tenter de résoudre sa problématique psychique auprès d'un psychanalyste. Quel est donc le sens de cette abstention chez Romand? Sans doute les bénéfices primaires et surtout secondaires étaient–ils plus grands que la souffrance induite par les troubles psychiques. Parmi ceux-ci: la justification des ratages et la stratégie de séduction. Quant aux bénéfices primaires nous en sommes réduits au stade des conjectures. Sans doute avait-il un profond contentieux à régler avec sa mère. D'autres hypothèses doivent être considérées. Les résistances au traitement étaient-elles si importantes que cela? Mais encore une autre hypothèse est également possible quoique peu vraisemblable. On peut imaginer que la culture médico-psychologique de Romand était suffisamment étoffée pour qu'il ait perçu l'impossibilité de l'indication de la cure psychanalytique. Mais alors ceci nous entraine dans une réflexion en abime.

4)LA VIE AMOUREUSE DE ROMAND

    Le choix de la médecine pour se rapprocher de la jeune fille qu'il aimait montre qu'il fut capable de sentiments amoureux. Cela montre en outre pourquoi il a raté la médecine. Les deux premières années de médecine ont toujours été très éliminatoires avant et après la réforme. C'est une réalité incontestable: 40% des étudiants passaient de la 1ère à la 2ème année. Après la réforme le couperet est encore plus considérable. L'investissement doit y être très fort pour persévérer dans les études. Un 3ème couperet existait en 4ème année. Et puis en parallèle les autres obstacles remarquables étaient jadis le concours de l'externat et surtout celui de l'internat. Il a donc manqué à Romand un désir puissant de faire médecine. Pourquoi? Parce qu'il s'y est inscrit seulement pour se faire apprécier de la fille qu'il aimait.
    Florence est une cousine éloignée. Elle suit le cursus des études à la Faculté de Médecine dans les mêmes années que Romand. Elle rate l'examen de 2ème année et elle se rabat sur la pharmacie. Elle rompt avec Romand à l’époque de la 2ème année et puis elle renoue plus tard avec lui. Les photos nous montrent une belle femme. Sans doute Romand ne l’intéressait-il pas mais elle fut sensible à ses malheurs médicaux. Les maladies, les convalescences ou l’état valétudinaire font sans doute partie de la panoplie du bon séducteur.

5)LE «FAIRE SEMBLANT»

    Il s'agit donc fondamentalement d'un trouble névrotique profond de "l'identité". Nous parlons de l'homme et de son avatar.
    Un psychiatre mais surtout un psychanalyste regarde d'abord ce que l'événement fait sur lui-même. Nous avons tous, enfants, joué à faire semblant. "On dira que je suis un prince et toi une princesse; on dira que je suis un enfant abandonné et vous les méchants parents". On rêve de devenir pompier ou superman. Aux premières fiancées du quartier dans les années 1955 quand j'avais 16 ans on disait volontiers "Je suis dans l'import-export". Et maintenant on dirait plus volontiers "Je prépare l'ENA ou le MIT" ou bien "Je suis trader dans la haute finance". Les bobards sont des bobards et plaisent à qui est fasciné par les paillettes et les strass. Est-ce à dire que Romand est resté un adolescent attardé? Ce n’est pas l'observation la plus pertinente. Il a essentiellement un trouble profond de l'identité? Insatisfait de sa vie propre il s'est inventé une deuxième vie. Il substitue à sa première vie une seconde vie fictive. Se forger une seconde vie virtuelle est une chose très familière de nos jours aux clients des réseaux qui s'inventent un avatar. Les avatars du dieu Vishnou sont une incarnation ou une métamorphose. Ils descendent généralement du ciel pour nous sauver du désordre. Mais il se trouve qu'ici-bas parmi nous l'avatar numérique sous forme bidimensionnelle, crée plutôt le désordre et le chagrin.
    Souvenons-nous que le poète Antonin Artaud invoquait la vishnouite comme un plaidoyer à l'encontre des traitements violents prescrits par feu mon collègue et ami le psychiatre Gaston Ferdière. Artaud aimait à changer d’identités. Il contestait même la validité de l’identité administrative sans doute par détestation de l’imago paternelle. Il proclamait: «Un double est un con lubrique, une épluchure repoussée de la vie et qui s’y colle éperdument»?
    La névrose de destin et l'escroquerie. La dimension névrotique de ce comportement apparaît donc de plus en plus flagrante. La névrose de destin fait allusion aux conduites névrotiques d'échecs qui ont caractérisé le parcours universitaire de Romand. Mais ce processus névrotique se double d'un désir d'escroquerie. Je songe cependant qu'un faux médecin escroc profiterait beaucoup plus de son escroquerie tandis que Romand en tirait un bénéfice modéré. À moins que l'on accorde une très grande valeur aux représentations sociales du médecin dans une petite ville de province. J'ajoute que le faux statut enrichissait la capacité de séduire sa femme Florence –ce qui n'est pas négligeable-.
    Est-ce qu’un travail psychanalytique eût été pertinent? Bien entendu dans ces cas une psychothérapie d'inspiration psychanalytique serait mieux indiquée qu'une psychanalyse "académique". Quoi qu’il en soit un processus psychanalytique requiert une demande explicite, une capacité d’affiliation et une capacité d'assumer le cours des séances! Il semble bien que Romand n'était pas capable d'y accéder.
    L'étude de la structure psychique commence donc par ce constat.

6)LA DÉPERSONNALISATION

    La structure névrotique grave de Romand lui commande d'être le spectateur de sa propre vie. Il s'agit d'un syndrome de dépersonnalisation et de déréalisation. D'une façon générale la dépersonnalisation dit quelque chose de l'évolution psychique normale, d'un symptôme de d'une névrose hystérique ou phobique, d'une prise de toxiques comme le LSD ou le cannabis. Nous savons que des épisodes de dépersonnalisation ne sont pas rares au cours d'une psychanalyse. Le DSM décrit le syndrome comme un trouble dissociatif de l'identité ou TDI notamment dans le DSM-IV-TR mais il est tout à fait controversé. J'ajoute qu'il n'apporte pas grand-chose à notre débat.
    Examinons de plus près le concept de dépersonnalisation. C'est un trouble de la conscience au cours duquel le sujet éprouve l'impression d'une transformation de la personnalité qu'il ne reconnaît plus et d'une modification du corps ou de la pensée avec irréalité, altération, métamorphose, sensations ineffables, impression xénopathique. La dépersonnalisation est fondamentalement une cénesthopathie. Le trouble est accompagné d'un sentiment de déréalisation, d'étrangeté et d'angoisse. La déréalisation est précisément un trouble de la conscience au cours duquel le sujet éprouve des impressions angoissantes d'irréalité des choses. Le trouble coexiste avec l'expérience de dépersonnalisation.
    Dans sa forme massive c’est-à-dire psychotique la xénopathie, du grec xénos qui signifie étranger, est un trouble grave. C'est une hallucination, notamment une hallucination psychique au sens spécifique que lui donne Clérambault. Il a un caractère d'exogénéité par rapport au Moi et il suscite la conviction d'une emprise étrangère délirante. Ce symptôme doit être comparé au phénomène d'influence ou d'action extérieure. Mais ce trouble psychiatrique classique ne concerne pas du tout Jean-Claude Romand

FACETTES: DÉPERSONNALISATION DÉRÉALISATION

    1)Le déclenchement.- Romand aurait souffert du bizutage. L'hypothèse du traumatisme avec son cortège de sadomasochisme doit être examinée. L'épreuve du concours est initiatique mais n'est pas bien supportée par tout le monde. On se soumet au sadisme de la préparation de ce concours avec tous les renoncements implicites. Le bizutage fait s'identifier aux cruels. Les rituels prennent souvent une tournure sexuelle surtout sur les filles.
    2) Le monde est décoloré.- Dans la dépersonnalisation chronique le patient se trouve dépourvu de sentiments. Il se perçoit spectateur d'une décoloration du monde et de sa propre vie. Un déroulement automatique de sa vie lui fait peur.
   
    3) La dépersonnalisation est aussi une défense contre l'anxiété. Freud lui-même en avait fait l'expérience sur l'Acropole. «La déréalisation et la dépersonnalisation appartiennent aux mécanismes de défense, avec la tendance à cacher au Moi quelque chose dont le Moi a peur» Dans ce cas Freud évoquait un sentiment de culpabilité d'avoir surpassé son père.
    4) Les patients névrosés décrivent des épisodes de dépersonnalisation. Ce sont souvent des sadomasochistes qui tentent de résoudre le problème de leurs relations libidinales. La dépersonnalisation surgit quand le patient a peur d'exercer son agressivité.
   

VI.-DES CAS CLINIQUES COMPARABLES

    -L’étudiant de 1972.-
    Je pourrais bien entendu me référer à mes propres archives. J'ai eu jadis en thérapie 2 ou 3 cas semblables de dissimulation, de double vie et de blocages aux cours d’études de médecine. Mais les cas cliniques m'apparaissent très différents. Je me souviens surtout de ce jeune étudiant en médecine que je soignais à l’Hôpital Tenon à Paris en 1972. Il était devenu très pieux. Il faisait croire à ses parents demeurés au Maroc qu’il passait d’années en années. Il ne dépassait pas la 1ère ou la 2ème année. Je voulais l'amener à accéder à un discours de vérité envers lui–même et envers ses parents. Mais je sentais bien que mon discours était empreint d'une violence implicite. Ceci dit aucun d'entre eux n'était parvenu à des extrémités tragiques.
    -Un cas internet.-
    Une jeune fille décrit ses problèmes existentiels dans un forum médical. J'ai 20 ans. Voici ce que je vis depuis plusieurs années déjà, depuis 6 ou 7 ans. Je peux rester des heures seule, avec de la musique, et je m'invente une vie. Je m'imagine dans des situations qui me mettent à mon avantage et je les vis. Mais ce ne sont pas seulement des «rêveries», je vis ces situations physiquement. Je suis seule dans ma chambre et je peux tout à fait courir de long en large pour faire «comme si», ou alors je peux parler à des gens, rire, me comporter comme s'ils étaient là. Mais jamais à voix haute ou en faisant du bruit car j'ai toujours bien conscience du fait que ça n'est pas normal et je ne veux surtout pas que quelqu'un se rende compte de ce que je fais. Je délaisse totalement mes autres activités pendant ce temps-là, par exemple ces derniers jours alors que j'ai des études en cours. J'ai passé la quasi-totalité de mon temps libre à faire ma vie inventée. Je ne sais pas quoi faire pour m'en sortir, je pensais qu'avec le temps, mais rien n'y fait... Je ne sais pas non plus si je dois aller consulter, j'ai peur de la réponse que j'obtiendrais alors et j'ai aussi très peur que ma famille apprenne ce qui m'arrive.
    -Un deuxième cas internet.-
    J'ai 25 ans. Je ne vis pas, je survis. J'ai un travail à temps partiel qui ne me permet pas de m'épanouir. Je subviens à mes besoins avec l'aide de mes parents. Cette situation me pèse. Je passe pourtant pour une personne sûre d'elle et pleine de vie. Mais, la vérité est toute autre. J'ai l'impression de ne pas être vivante. Ce qui me pousse parfois vers des crises de boulimie, vers une forte consommation d'alcool, ou des morsures que je m'inflige... Je souffre mais je n'arrive pas exprimer ce mal-être.
    -La plage du Casino.-
    Le frère de Zou était un grand et beau jeune homme que les jeunes filles admiraient sur la plage du Casino. Je me souviens qu’il venait chaque année sur cette célèbre plage avec ses parents et ses deux frères. Ses parents étaient très protecteurs. Ils étaient des tailleurs de diamants bataves et ils agrémentaient leur séjour en négociant à l’amiable quelques pierres. Le jeune homme avait 18 ans et il sortait tous les soirs dans les boites de nuit de Juan-les-Pins. Un jour il nous a appris qu’il allait faire un grand voyage aux États-Unis. Et alors il a dit la phrase mémorable. «J’ai compris que dans la vie la route était assez simple: il suffit un jour de décider!». Cette phrase très naïve aux allures de dicton m’avait intrigué par son côté élémentaire et même un peu simpliste. Mais elle disait quelque chose de l’éveil du jeune homme à l’indépendance et à l’autonomie. Il s’apprêtait à faire son service militaire puis à entreprendre des études de médecine. Un jeune homme vit son adolescence comme une fausse vie, une vie inauthentique. Et l’éclosion de la maturité se fait à ce prix.

CONCLUSION

    Nos réflexions nous ont mené des pathologies narcissiques à la mythomanie, aux raptus mélancoliques, à la névrose d'échec, à la névrose de dépersonnalisation et puis aux troubles de l’identité. Ces deux derniers temps sont intimement liés.
    Je retiens quatre moments féconds dans la vie de Romand: la névrose de destin, le fantasme d'annuler l'échec, l'allégation des maladies graves, la lettre à Carrère où il dit sa difficulté du «Je», du "Tu" et du "Nous".

    La genèse des crimes eux-mêmes laisse d'habitude le psychiatre perplexe. Pour le grand public il existerait une corrélation entre violence meurtrière et maladie mentale. Le même raisonnement vaudrait pour la dangerosité. Et pourtant la notion de dangerosité potentielle est un trou noir psychiatrique.
    Il est important de définir clairement les limites du champ psychiatrique. Il est primordial de ne pas confondre psychiatrie et justice.

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Ludwig FINELTAIN

Neuro-Psychiatre Psychanalyste
Psychiatrist and Psychoanalyst
PARIS (FRANCE)